Ce qu’il faut retenir
Sur la carte du monde la plus répandue, la projection de Mercator, un pays paraît d’autant plus grand qu’il est loin de l’équateur : sa surface est multipliée par 4 à 60° de latitude et par plus de 10 vers 72°. Le Groenland (2,17 millions de km²) y semble presque aussi vaste que l’Afrique, qui est en réalité quatorze fois plus grande.
Voici d’où vient l’écart entre la carte et la vraie taille des pays, un comparateur pour mesurer deux pays de votre choix, les comparaisons qui surprennent le plus, puis les cartes qui respectent les surfaces, dont celle que l’ONU recommande depuis septembre 2026.
Pourquoi la carte grossit les pays loin de l’équateur
Une carte plane du monde est toujours un compromis. Pour aplatir une sphère, il faut l’étirer quelque part : c’est le rôle d’une projection cartographique, et chacune choisit sa déformation.
Une projection cartographique est la méthode qui fait passer chaque point du globe sur une feuille plane. Pensez à une peau d’orange qu’on voudrait mettre à plat sans la déchirer : impossible sans l’étirer ou la tasser par endroits.
Une carte dessinée pour naviguer au cap
Le planisphère des salles de classe, comme celui des applications de navigation, descend d’une carte publiée en 1569 par le cartographe flamand Gerardus Mercator. Son but n’était pas de montrer la surface des continents, mais de guider les navires.
Sur sa carte, une route suivie à cap constant, toujours plein sud-ouest à la boussole par exemple, devient une ligne droite. Pour y parvenir, Mercator garde les angles exacts partout : un petit carré au sol reste un carré sur la carte, quelle que soit la latitude.
Le prix à payer, c’est l’échelle. Les méridiens, qui se rejoignent aux pôles sur le globe, sont dessinés parallèles : la carte étire donc chaque région d’est en ouest, puis l’étire d’autant du nord au sud pour garder ses formes. Plus on monte, plus ce double étirement grandit, et le pôle part à l’infini : aucune carte de Mercator ne peut le montrer.
Elle a pourtant survécu à la marine à voile, parce que les cartes en ligne utilisent sa variante web. Garder les angles permet de zoomer sur n’importe quel quartier sans que ses rues se déforment. À l’échelle du monde, ce choix coûte cher.
De combien la surface est gonflée selon la latitude
L’écart se calcule. À une latitude donnée, Mercator étire les longueurs d’un facteur égal à 1 divisé par le cosinus de cette latitude, et les surfaces du carré de ce facteur. Le tableau mesure cette distorsion sur 1 km² réel, en montant vers le nord.
| Latitude | Repère | Longueurs étirées de | 1 km² réel devient |
|---|---|---|---|
| 0° | Équateur, Quito | × 1 | 1 km² |
| 30° | Le Caire | × 1,15 | 1,33 km² |
| 45° | Bordeaux | × 1,41 | 2 km² |
| 60° | Oslo, Saint-Pétersbourg | × 2 | 4 km² |
| 70° | Nord de la Norvège | × 2,92 | 8,5 km² |
| 80° | Svalbard | × 5,76 | 33 km² |
À 60° de latitude, un pays occupe donc sur la carte quatre fois sa surface réelle. À 80°, trente-trois fois. La Finlande, la Russie ou le Canada, posés en grande partie aux hautes latitudes, en sortent démesurés.
La carte ne ment pas sur les formes. Elle ment sur les surfaces.
Comparez la vraie taille de deux pays
Pas besoin de glisser un pays sur une carte interactive. Choisissez-en deux : le comparateur donne le rapport réel entre leurs superficies, puis ce que la carte de Mercator laisse croire, estimé à la latitude du centre de chacun.
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L’estimation reste volontairement simple. Un pays très étendu en latitude, comme le Groenland qui monte au-delà de 83° nord, est encore plus gonflé dans sa partie haute que ne le dit son centre : sur la carte, l’écart dépasse alors celui qu’affiche l’outil.
Les superficies sont totales, eaux intérieures comprises, la convention des grands annuaires. Compter les terres seules change certains classements : le Canada, criblé de lacs, perd alors sa place devant les États-Unis.
Les écarts qui surprennent le plus
Quelques paires suffisent à recalibrer l’œil. La colonne Mercator applique le calcul précédent au centre de chaque territoire, une estimation qui ménage encore les terres proches du pôle.
| Comparaison | Ce que laisse croire Mercator | La réalité |
|---|---|---|
| Groenland et Afrique | Afrique 1,3 fois plus grande | Afrique 14 fois plus grande |
| Groenland et Brésil | Groenland 2,6 fois plus grand | Brésil 3,9 fois plus grand |
| Groenland et Inde | Groenland 6 fois plus grand | Inde 1,5 fois plus grande |
| Russie et Afrique | Russie 2,3 fois plus grande | Afrique 1,8 fois plus grande |
| France métropolitaine et Madagascar | France 1,7 fois plus grande | Madagascar un peu plus grande |
Le Groenland mérite sa réputation. Avec 2 166 086 km² selon le World Factbook de la CIA, il fait à peine quatre fois la France métropolitaine, et pourtant la carte le dessine plus grand que l’Australie, trois fois et demie plus vaste.
L’Afrique est la grande perdante. À cheval sur l’équateur, elle garde à peu près sa superficie réelle, environ 30,4 millions de km², pendant que ses voisines du nord enflent autour d’elle. On y logerait les États-Unis, la Chine et l’Inde réunis, et il resterait encore plus de 7 millions de km².
Même la France se flatte sur ces cartes. Placée vers 46° de latitude, elle y paraît près de deux fois plus grande que Madagascar, qui la dépasse pourtant d’environ 35 000 km². Reste à savoir quelle carte croire.
Les cartes qui respectent les surfaces
Existe-t-il une carte plane qui ne déforme rien ? Non. Le mathématicien Carl Friedrich Gauss l’a démontré au XIXe siècle : une sphère ne peut pas être mise à plat sans altérer les distances. Chaque projection choisit donc ce qu’elle garde.
Une carte peut garder les angles, comme celle de Mercator, ou garder les surfaces, comme les cartes à aires égales, jamais les deux à la fois. Celles qui respectent les surfaces tordent forcément un peu les formes, surtout vers les bords.
La plus connue des cartes à aires égales est la projection de Gall-Peters, popularisée dans les années 1970. Elle rend aux pays leur vraie surface, mais les étire en hauteur près de l’équateur : l’Afrique et l’Amérique du Sud y pendent comme des gouttes.
En 2018, trois spécialistes de la cartographie, Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny, ont publié la projection Equal Earth. Les surfaces y sont justes, les continents gardent des formes familières, et le monde y prend une silhouette aux flancs arrondis, plus proche du globe. La NASA l’a adoptée pour ses cartes de températures à peine une semaine après sa parution.
Pour comparer deux pays, une carte à aires égales suffit à l’œil. Pour naviguer ou zoomer sur une ville, Mercator reste le bon outil. Le problème n’a jamais été la carte, seulement l’usage qu’on en fait.
Ce que change la résolution de l’ONU de 2026
Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution qui encourage les États et les organisations internationales à utiliser des cartes de type Equal Earth. Le texte, porté par le Togo et l’Union africaine et coparrainé par la France, a recueilli 164 voix pour, une contre, celle des États-Unis, et six abstentions.
Une résolution de l’Assemblée générale n’oblige personne. Écoles, éditeurs d’atlas et applications restent libres de leur carte ; le vote donne surtout un écho mondial à la demande de l’Union africaine, qui juge la carte de Mercator réductrice pour son continent.
Franceinfo a montré en vidéo, le lendemain du vote, l’écart entre les deux cartes.
Comparer deux pays sans se laisser piéger par la carte
Pour juger la taille d’un pays, fiez-vous aux kilomètres carrés plutôt qu’au planisphère, et vérifiez la convention : superficie totale ou terres seules. Pour voir les écarts, préférez une carte à aires égales comme Equal Earth. Et devant une carte classique, gardez une règle en tête : tout ce qui se trouve au-delà de 60° de latitude y paraît au moins quatre fois plus grand qu’en vrai.
Sources
- CIA, The World Factbook, fiches pays et comparaison des superficies, édition 2023
- Encyclopaedia Britannica, « Africa », superficie du continent
- Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny, « The Equal Earth map projection », International Journal of Geographical Information Science, 2018
- Sciences et Avenir avec AFP, « L’ONU adopte une nouvelle carte du monde, plus juste », 7 septembre 2026

